L'HISTOIRE COMPLÈTE
DE LA SEIGNEURIE
DES MILLE-ÎLES EN 10 POINTS
V - La seigneurie de Blainville
Jean-Baptiste Céloron de Blainville (1696-1756) et son épouse
(1700-1769) deviennent le 8 juillet 1743 seigneurs de la seigneurie des Mille-Îles
quils administrent depuis 1742, et lui donnent le nom de Blainville.
M. de Blainville appartient à une vieille famille française au
nom familier puisque trois bourgs le portent en Normandie et deux en Lorraine.
Les Blainville sont tous des militaires, tenus en grande estime par le roi de
France.
Le premier Blainville au pays est Jean-Baptiste Céloron de Blainville
(1660-1735). Lieutenant de marine, il y arrive en 1684 avec M. de Callières,
le nouveau gouverneur de Montréal, avec la mission de défendre
la Nouvelle-France contre le péril iroquois de plus en plus menaçant,
et pour apporter un appui au Sieur DuGué de Boisbriand et aux anciens
capitaines du régiment de Carignan. Il est le neveu de labbé
Rémy, qui est curé de Lachine, quand les Iroquois le 5 août
1689 détruisent ce village, fait que lhistoire a enregistré
comme " le massacre de Lachine ". Il obtient un fief sur le lac Saint-Louis,
dans la seigneurie de Saint-Sulpice, grâce à son mariage avec Hélène
Picoté de Bélestre, dont le père, Pierre Picoté
de Bélestre, était le compagnon de M. de Maisonneuve. Ils sont
les parents du seigneur térésien, Louis Jean-Baptiste Céloron
de Blainville.
Comme son père, il est militaire. Cinq ans après son mariage avec
Suzanne de Langloiserie, il accepte, à titre de cens et rentes, une terre
quil sengage à développer comme tout autre censitaire.
Mais le service militaire le retient. En 1740, les trois frères Charbonneau
sont les premiers colons de la seigneurie. Les concessions se font plus nombreuses.
Les de Blainville ont décidé de demeurer au milieu de leurs censitaires,
et construisent vers 1750 leur manoir seigneurial, dans la Grande Côte,
près de lÎle de Mai.
Pour dix ans, de 1750 à 1760, la Nouvelle-France est sérieusement
menacée, par lAngleterre qui se veut conquérante. Les meilleurs
commandants français sont mobilisés; tous les points stratégiques
si fièrement conquis et bâtis, doivent être maintenant défendus.
M. de Blainville a donc la mission en 1750 de défendre le Fort Présentation
(Ogsdenburg, N.Y.), et dautres missions dimportance lui sont confiées.
Son fils Louis prend part en 1755 à la fameuse bataille de la Monongahéla,
alors que Daniel de Beaujeu, à la tête de 100 réguliers
français, 100 miliciens canadiens et 600 sauvages, met en déroute
le général anglais Braddock qui commande une puissante armée
de 1,600 soldats. De Beaujeu et Braddock y laissent leur vie. M. de Blainville,
la même année, commande un détachement des troupes de la
Marine, auquel appartient son fils Louis, et fait campagne aussi loin que les
rives de lOhio. En 1756, M. de Blainville défend le fort Duquesne
(aujourdhui Pittsburg), et le même été, il tombe les
armes à la main dans une glorieuse sortie contre le fort Cumberland.
Ainsi finit le seigneur térésien, M. de Blainville. Cest
en 1756. Il ne verra pas la capitulation quatre ans plus tard.
Dans les années 1756 à 1758, colons et défricheurs se préparent
à une lutte épique, et laissent la hache et la charrue pour le
fusil et le mousquet. Combien sont-ils sous les armes dans notre région?
Les statistiques du temps indiquent deux compagnies et 124 miliciens dans Blainville,
et trois compagnies et 347 miliciens dans lÎle Jésus. Cest
la même préparation sur tout le territoire de la Nouvelle-France.
Les renforts ne viennent pas ou si peu de la France, et à Paris on se
demande même sil faille dépenser tant dargent pour
quelques " arpents de neige ". Aussi un fatal et tragique événement
est imminent sur les rives mêmes du Saint-Laurent. En juillet 1758, le
général Montcalm a gagné la fameuse bataille de Carillon
(aujourdhui Ticondéroga); un an plus tard, il défend Québec
contre le général Wolfe quil repousse à la rivière
Montmorency, mais le 13 septembre 1759, une bataille décisive se livre
à Québec sur les Plaines dAbraham. Elle met de nouveau en
présence Wolfe et Montcalm, cest-à-dire lAngleterre
et la France; tous deux y trouvent la mort. La France y connaît la défaite.
Elle cédera ses colonies outre-mer, dont le Canada, et ny conservera
que les îles Saint-Pierre et Miquelon.
Cest la consternation ici comme ailleurs. Madame de Blainville a perdu
son mari, et son fils est repassé en France. Désemparée,
elle ferme son manoir temporairement, habite Montréal mais fréquemment
vient à Blainville pour y signer les concessions qui jusquen 1765
sont nombreuses. Les militaires, qui ont déposé les armes, marient
des Canadiennes et sinstallent sur des terres neuves pour faire leur vie.
Madame de Blainville, humiliée comme lest toute la noblesse française
et forcée de demeurer ici, fait bonne figure contree mauvais cur.
Le vainqueur, qui ne veut point de rébellion, endosse le régime
seigneurial, dautant quil savère comme un outil rentable
de stabilité, que les seigneurs sont populaires, puissants et écoutés
de leurs censitaires. Le mouvement de colonisation se poursuit donc à
un rythme accéléré; Madame de Blainville sy consacre
entièrement, car elle veut laisser à ses enfants lhéritage
ancestral.
En 1765, aucune statistique sur la population de Blainville et de Saint-Eustache.
Mais la région a pris son essor. Sainte-Anne-des-Plaines, desservie religieusement
par Terrebonne, compte 436 âmes; à Terrebonne, qui a son église
depuis 1728, on en dénombre 540, et 835 à Sainte-Rose dont la
fondation religieuse remonte à 1740.
Madame de Blainville, meurtrie par la conquête, a vieilli vite. Le 22
octobre 1768, elle donne une procuration à sa fille Thérèse
de Blainville pour agir en son nom. Elle décède le 30 juillet
1769 et est inhumée dans la chapelle Saint-Joseph de la vieille église
Notre-Dame. Quand léglise Notre-Dame est construite en 1829, les
corps de Marie-Thérèse DuGué de Boisbriand et de sa fille
Suzanne (Madame de Blainville) sont déposés dans la nouvelle crypte.
À sa mort, Madame de Blainville laisse un fils et trois filles.
Louis de Blainville (1732-1781). Cest le militaire dont nous avons déjà
causé, le héros de tant de campagnes militaires en Nouvelle-France,
dont plusieurs aux côtés de son père. Après la capitulation
de 1760, il retourne en France et continue à servir dans les armées
du Roi. Successivement lieutenant et capitaine, il décède en 1781
à Port Louis. En 1778, il a résigné tous ses droits dans
la seigneurie de Blainville. Ses cousins étant aussi retournés
en France, il ne faut pas sétonner que personne ne portera plus
jamais au Canada le nom de Blainville.
Louise Suzanne, sur laquelle nous avons que peu dinformations. Elle épouse
en 1751 au fort de la Présentation, dont son père est gouverneur,
le Sieur J.-B.-Marie des Bergères de Rigaudville (1720-1776). Né
à Berthier-en-Bas, il est brillant militaire, qui campagne au nom de
la France, aussi loin que la Colombie Britannique.
Les deux autres nous intéressent particulièrement; elles sont
de chez nous, ont vécu à Sainte-Thérèse et partagé
notre vie communautaire. Ce sont Marie-Anne Thérèse de Blainville
et Marie-Hypolite de Blainville. À la mort de Madame de Blainville, en
1769, elles héritent de la seigneurie. Nous allons résumer leur
vie, pour dire ensuite ce quensemble elles ont fait pour développer
le territoire et lui donner son église en 1789.