L'HISTOIRE COMPLÈTE DE LA SEIGNEURIE
DES MILLE-ÎLES EN 10 POINTS

II - Michel-Sidrac Dugué de Boisbriand (1638-1688)


Il est militaire chevronné. En 1665, il arrive à Ville-Marie. Il est capitaine du régiment de Carignan-Sallières et est âgé de 27 ans.

Né en France en 1638, à Persevil, évêché de Nantes, il est militaire par profession, et sert en Europe dans des régiments commandés par des membres de sa famille. Particulièrement dans celui de Chambellé versé en entier dans le régiment de Carignan, quand le roi de France décide d’envoyer au Canada des troupes pour mater la guérilla iroquoise qui depuis vingt ans terrorise la colonie.

Il vient donc au pays comme capitaine du régiment de Carignan, avec la mission bien spécifique de défendre Ville-Marie. Comme question de fait, dès 1670, il est commandant militaire de Ville-Marie (Montréal), et 13 ans plus tard sera même candidat à la charge importante de gouverneur.

Il prend part à d’importantes expéditions militaires au lac Ontario, sous les gouverneurs Frontenac, LaBarre et Denonville. Ses chefs le reconnaissent comme un militaire accompli, d’une grande prudence, vigilant et brave à l’excès. Le gouverneur M. de la Barre dira que les stratégies militaires de DuGué de Boisbriand ont maintes fois sauvé la colonie. En 1687, lors de la fameuse expédition chez les Tsonnontouans, il commande toutes les milices canadiennes et la victoire est totale.

Le Roi, dès 1672, reconnaît ses mérites militaires en lui accordant le fief Sainte-Thérèse, non pas notre Sainte-Thérèse à nous, mais bien l’ Île Sainte-Thérèse dans le fleuve Saint-Laurent, près de Varennes, non loin de Repentigny.

Marié à Montréal depuis 1667 à Marie Moyen, sœur d’Élisabeth Moyen, la veuve de Lambert Closse, il veut comme elle demeurer au pays définitivement. L’île est fertile, et offre une retraite sûre dans la zone militaire que protège la garnison de Montréal. Le recensement de 1681 y mentionne la présence de DuGué, de son épouse, de leurs sept enfants et de trois domestiques. DuGué est apparemment à l’aise, car il possède 16 bêtes à corne et 40 arpents de terre en valeur.

La même année 1672, Michel-Sidrac DuGué de Boisbriand obtient un fief que lui cède, avec l’approbation des autorités royales, Dollier de Casson, son compatriote et supérieur des Sulpiciens. Sur ce fief de 200 arpents, situé sur les rives du lac des Deux-Montagnes (entre Cartierville et Sainte-Anne-de-Bellevue) et appelé à mieux protéger l’île contre les fréquentes incursions iroquoises, DuGué fait construire une maison, mais n’arrive pas, faute de temps, à poser un seul geste de colonisation. Il préfère l’île Sainte-Thérèse, car en 1679, il vend le fief à Charles Lemoyne de Longueuil et à Jacques LeBer de Senneville, qui donne au domaine son nom définitif.

La traite des pelleteries intéresse DuGué de Boisbriand; il la pratique avec les tribus sauvages devenues sympathiques aux Français. Il peut les rencontrer aisément à certains points de la rivière des Prairies, et surtout de la rivière des Mille-Îles. Quand en 1678 le roi Louis XIV ordonne au gouverneur Frontenac de réunir à Québec les vingt principaux et plus anciens citoyens du pays, pour obtenir leur opinion sur la traite de l’eau de vie avec les sauvages, DuGué de Boisbriand est au nombre des invités. Il compte donc dans la colonie naissante. Il émet alors l’opinion que " l’eau de vie est absolument nécessaire pour attirer les sauvages dans les colonies françaises, et les empêcher de porter leurs pelleteries aux étrangers ". Ce n’est pas tout à fait l’opinion exprimée par Mgr François de Montmorency Laval, vicaire apostolique de la Nouvelle-France, et premier évêque de Québec en 1674.

Pour DuGué, dont les trois fils sont des militaires, il s’agit de rallier à la cause française un maximum de tribus sauvages, de combattre efficacement les Iroquois hostiles et belliqueux, d’assurer la survie et l’expansion du territoire déjà conquis sur les rives du Saint-Laurent. Pour DuGué, il s’agit aussi de devancer l’Angleterre et de planter le drapeau français aussi loin que l’Ohio, la Louisiane, etc. Il s’agit aussi de défendre les territoires acquis contre une Angleterre ambitieuse et puissante.

La suggestion de DuGué relativement à l’eau-de-vie ne prévaut guère, mais il n’en reste pas moins un brillant militaire, une personnalité à Ville-Marie où il occupe les postes les plus importants. Le Roi reconnaît ses services en lui offrant, tel que convenu dès 1680, le fief des Mille-Îles. Le 24 septembre 1683, Lefebvre de la Barre, gouverneur de toutes les terres en Nouvelle-France et Acadie, et de Meulles, surintendant de la justice police et finances du même pays, signent l’acte de concession reproduit intégralement ci-dessous, dans le vieux français du temps.

À tous ceux qui ces présentes verront, salut :

À savoir que sur la requête à nous présentée par le sieur Du Gué à ce qu’il nous plaît vouloir accorder en titre de fief et seigneurie, haute moyenne et basse justice, les terres qui sont à commencer où finit la concession du sieur Daulier des Landes, dans la rivière Jésus jusque à trois lieues au-dessus en montant la dite rivière et trois lieues en profondeur, avec les isles, islets et battures qui se trouveront au-dedans des dites trois lieues de front, sur laquelle quantité de terre il aurait déjà fait travailler suivant la permission que Monsieur le comte de Frontenac, cy-devant gouverneur de ce païs, lui en aurait donné par l’escrit qu’il nous a représenté, datté du quinze septembre 1680, en attendant qu’il luy en eust expédié le titre de concession.

Nous, en vertu du pouvoir à nous conjointement donné par Sa Majesté et en considération des services que ledit sieur DuGué a rendus en ce païs où il est capitaine dans les troupes qui y ont passé et que nous espérons qu’il continuera de rendre, avons à iceluy, sieur Du Gué, donné, accordé et concédé, donnons, accordons et concédons par ces présentes les lieux cy-dessus spéciffiez, pour en jouir par luy, ses hoirs et ayans cause, à l’avenir au titre de fief, seigneurie, haut, moyenne et basse justice, ainsy que du droit de chasse et de pesche dans l’estendue desdits lieux à la charge de la foy et hommage que le dit sieur Du Gué, ses dits hoirs et ayans cause, seront tenus de porter au château de Saint-Louis de Québec, duquel il relèvera, aux droits et redevances accoutumiers, et au désir de la coustume de la Prévosté et Vicomté de Paris qui sera suivi à cet esgard par provision et en attendant qu’il en soit autrement ordonné par Sa Majesté, et que les appellations du juge qui sera estably audit lieu ressortiront par-devant le lieutenant-général des Trois-Rivières, comme aussi qu’il tiendra et fera tenir feu et lieu par ses tenanciers sur les concessions qu’il leur accordera, et à faute de ce faire qu’il rentrera de plein droit en possession de les dites terres, conservera ledit Sieur Du gué et fera conserver par les tenanciers les bois de chesnes qui se trouveront propres pour la construction des vaisseaux, dans l’estendue desdites terres, et qu’il donnera incessamment avis au Roy ou à nous, des mines, minières ou minéraux si aucuns s’y trouvent, laissant et faisant laisser tous les chemins et passages nécessaires, à condition qu’il fera défricher et habiter ladite terre et l’en garnir de bastiments et bestiaux dans deux ans à compter du jour et datte des présentes, sinon ladite concession sera nulle et de nul effet, le tout sous le bon plaisir de Sa Majesté de laquelle il sera tenu de présenter la confirmation dans ledit temps.
En tesmoin de quoy nous avons signé ces présentes, d’icelles fait apposer les sceaux de nos armes et contresigner par l’un de nos secrétaires.
Donné à Québec, le 24ième jour se septembre 1683.
Signé : Lefebvre de la Barre de Meulles.

Limites du fief des Mille-Îles


Nos origines datent du 23 septembre 1683. Les lecteurs auront bien noté : un territoire qui commence où finit la concession du sieur Daulier des Landes, dans la rivière Jésus (nommée aussi dans le temps rivière Saint-Jean, et plus tard rivière des Mille-Îles) jusqu’à trois lieues au-dessus en montant la dite rivière et trois lieues en profondeur. Le fief de Daulier des Landes (seigneur de Terrebonne) finit dans le village actuel de Bois-des-Filion, aux environs de la Montée Gagnon; celui de DuGué prend de ce point, en montant la rivière sur une distance de neuf milles vers un autre point situé dans le Boisbriand actuel, à l’ouest de l’église de Notre-Dame de Fatima. La concession contient neuf milles en profondeur. Le fief a donc neuf milles carrés. C’est le territoire occupé en 1983 par la partie ouest de Bois-des-Filion, les villes de Lorraine, Rosemère, Boisbriand, Sainte-Thérèse et Blainville, et une partie des territoires de Saint-Augustin, Sainte-Monique et Saint-Janvier, cédés au milieu du 19e siècle.

Dans ce territoire entièrement boisé, le gibier abonde. Il est si peu loin de l’île Sainte-Thérèse! DuGué rêve de la développer rapidement, mais il n’en a pas le temps, car il participe de 1684 à 1687 à d’importantes missions militaires, et celles de 1687 le couvrent de gloire. En 1688, à l’âge de 50 ans, épuisé par l’effort soutenu des dernières années, il décède dans son manoir de l’île Sainte-Thérèse, et est inhumé dans le cimetière de Pointe-aux-Trembles. Il semble alors peu fortuné, car deux ans auparavant le gouverneur de Denonville écrit à Paris " que le sieur DuGué est honnête homme et dans une grande nécessité. Ce serait une grande charité de le pouvoir aider ". Il a sept enfants, trois garçons et quatre filles, dont nous voulons dire un mot.

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