L'HISTOIRE COMPLÈTE DE LA SEIGNEURIE
DES MILLE-ÎLES EN 10 POINTS

X - La seigneurie de Blainville : partie de Lamarque

Joseph-Hubert Lacroix (1743-1821)

Thérèse de Blainville, dont l’époux Jacques-Marie Nolan Lamarque décède à l’automne de 1789, confie dès 1791 l’administration de la partie ouest de la seigneurie de Blainville à Joseph-Hubert Lacroix, notaire à Saint-Vincent de Paul et ami très intime de la famille. Cette partie de la seigneurie est la plus prospère des deux; elle comprend le Haut de la Grande Côte, la rivière Cachée, les Côtes Nord et Sud, et l’embryon du village du Sainte-Thérèse d’alors.

La province du Bas-Canada (Québec) est en 1792 divisée en comtés qui élisent chacun deux députés. L’île Jésus et notre territoire forment alors le comté d’Effingham. Lacroix abandonne la politique en 1796. Ses occupations sont apparemment trop nombreuses. Toutes les concessions faites après 1792 le sont à Blainville, au manoir seigneurial, Haut de la Grande Côte. Le 1er octobre 1793, M. Lacroix vient à Sainte-Thérèse pour signer une longue série de concessions, accompagné des notaires Chatellier et Turgeon, qui alternativement servent de notaire ou de témoin, à une époque où bien peu de personnes savent lire et signer.

En 1804, le procureur Lacroix pose un geste d’importance en faisant ouvrir officiellement le chemin de la " montée de la Grande Ligne " (boulevard Labelle actuel). L’évêque le lui a demandé; il s’agit de rattacher les fidèles du Pays Fin (Saint-Janvier) à l’église de Sainte-Thérèse, et aussi d’établir des communications entre le nord et le sud de la seigneurie.

Moulin Lacroix-Monk

Joseph-Hubert Lacroix, à la mort de Thérèse de Blainville en 1806, devient seigneur de Blainville. Il ne demeure pas pour autant à Sainte-Thérèse. Il ne fréquente pas non plus le manoir des Blainville à Boisbriand. Le manoir existe-t-il encore en 1806? Il est impossible de préciser. Doit-on présumer qu’un incendie l’aurait détruit ou rendu inhabitable? Par ailleurs, le moulin seigneurial ne suffit plus, car la rivière Cachée a un débit d’eau trop insuffisant. Aussi Joseph-Hubert Lacroix fait-il ériger en 1816 un nouveau moulin banal, sur la rivière aux Chiens (rivière Sainte-Thérèse), à vingt arpents de l’église, dans le Bas de Sainte-Thérèse, à proximité de la Grande Ligne, de biais avec " la vieille maison grise ", la maison des ancêtres Bertrand. Dans cette vénérable maison, construite vers 1795, Lacroix possède un pied-à-terre. Le moulin, grâce à l’imposant débit d’eau que lui assure la rivière aux Chiens et à un aménagement imposant pour l’époque, connaît la popularité. On vient de partout y faire moudre son grain.

En 1821, Joseph-Hubert Lacroix, qui est colonel commandant dans la division des Milices de l’Île Jésus, et juge de paix de Sa Majesté, décède à l’âge de 78 ans, et la seigneurie de Blainville, partie ouest, passe à ses enfants, selon la teneur du testament olographe de Thérèse de Blainville.

Janvier-Domptail Lacroix (1778-1856)

Joseph-Hubert Lacroix a un fils, Paul Lacroix, qui est capitaine de milice, demeure à Sainte-Thérèse et y est fort populaire. Le curé Ducharme lui rend dès le décès de son père les honneurs seigneuriaux dans l’église paroissiale.

Il a un autre fils, Janvier-Domptail Lacroix, avocat au barreau de Montréal, très puissant auprès du gouvernement et de la bureaucratie du temps. En 1802, il a épouse Marie-Anne Bouate, nièce de Louis-Charles Foucher, juge à Montréal et Solliciteur général de Sa Majesté dans notre province.

En 1822, Janvier-Domptail Lacroix achète de ses frères et sœurs leurs droits respectifs dans la seigneurie de Blainville. Il devient le nouveau seigneur, et le fait cavalièrement savoir aux censitaires, qu’il informe de sa présence au moulin seigneurial aux fins de percevoir les redevances dues à son défunt père. Cette façon de les aborder lui vaut dès le départ un mépris généralisé. Hautain et cavalier, il fait aussi savoir au curé Ducharme qu’il assistera à l’office du dimanche suivant, et exige les honneurs dus à son rang. Ces honneurs à l’église se résument à ceux-ci : on présente l’eau bénite au seigneur à son banc seigneurial, et au prône le curé demande aux fidèles de prier pour le seigneur et sa famille.

Or, en ce dimanche de mars 1822, le curé Ducharme supprime le prône, ce qui fait grimacer le nouveau seigneur, et le marguillier Martin Gratton – le grand-père de notre sculpteur térésien, Olyndo Gratton – va aviser le seigneur, le seul qui se tienne debout après le Sanctus, qu’il doit comme les autres paroissiens demeurer à genoux. Excessivement froissé, le seigneur, pendant un an, menace le curé et le marguillier d’un procès pour crime de lèse-majesté; finalement, il laisse tomber et s’aperçoit qu’il fait fausse route.

De 1820 à 1830, Lacroix favorise l’implantation d’écoles anglaises à Sainte-Thérèse, dont les maîtres sont payés par le gouvernement. Au même moment, le curé Ducharme s’acharne à lever à ses frais des écoles françaises, et comme question de fait, pressé par les circonstances, il fonde le séminaire de Sainte-Thérèse en 1825. Le seigneur Lacroix se joint cependant en 1829 au curé et aux paroissiens – ce qui lui vaut leurs éloges – pour demander que l’école de fabrique de M. Ducharme jouisse des avantages pécuniaires de la loi des écoles de syndics. Mais il n’en continue pas moins d’accorder nombre de concessions à des censitaires de langue anglaise et de religion protestante.

Manoir seigneurial rue Blainville Est

Il construit à Sainte-Thérèse son manoir seigneurial, sur la rue Blainville Est, presqu’en face du moulin banal, sur un lopin de terre acheté de la famille Bertrand à l’est et tout près de la " Vieille maison grise ". Il y réside avec sa famille et se rapproche de ses censitaires et de son moulin.

Le moulin Lacroix fonctionne à merveille. Le moulin Hertel, érigé sur la rivière aux Chiens, à la montée Lesage de Rosemère, opère aussi, mais avec une clientèle plus restreinte. Trois moulins à scie sont établis sur la rivière, à proximité et dans le village de Sainte-Thérèse. La population des deux parties de la seigneurie s’établit à 2,703 âmes, réparties dans 400 familles. Deux écoles élémentaires accueillent 108 élèves. Le village compte deux notaires et un médecin, deux aubergistes, un boucher, un boulanger, trois marchands généraux, quatre forgerons, deux tanneurs et une trentaine d’ouvriers.

En 1831, le Bas de Sainte-Thérèse, la Grande Côte sur toute sa longueur, la Rivière Cachée, les Côtes Sud et Nord, la Côte Saint-Louis, etc., sont largement développés. Les statistiques agricoles de 1831 indiquent 26,888 arpents de terre occupés, dont 15,884 cultivés. Ces rapides données sont confirmées par le recensement de 1831 et le rapport de Joseph Bouchette, arpenteur général du Bas-Canada en 1814, qui fait en 1832 un relevé sur l’économie et le développement de Sainte-Thérèse. Le rapport publié plus loin note la présence du seigneur Lacroix au milieu de la population et son appui à la main-d’œuvre locale. Bouchette blâme cependant le seigneur quand il note : " De nombreuses terres pourraient être prises si le seigneur les concédait aux anciens termes. On dit qu’il demande le double et même plus que le double du prix fixé dans les anciens contrats de concessions ".

Il semble bien que le seigneur fait le trafic des terres. De nombreux contrats indiquent qu’il achète des terres dans les deux seigneuries de Blainville aux fins de les revendre avec profit. Ami de la bureaucratie, il en profite largement. Très près du régime, il est membre du Conseil législatif du 22 août 1837 au 27 mars 1838. Les événements de 1837-1838 amènent la suspension de la constitution de 1791, et il n’est pas renommé sous l’Union en 1841. Fait à noter : en 1837 et 1838, il siège au Conseil législatif avec son gendre, John Pangman, seigneur de Lachenaie, qui en 1835 a épousé sa fille Marie-Henriette Lacroix (origine du nom de la Côte Sainte-Henriette qui conduit à Sainte-Monique).

Fondation de la paroisse de Saint-Janvier

En 1845, les citoyens du Pays-Fin, qui vivent loin de l’église, obtiennent les privilèges d’une paroisse canonique à laquelle on donne le nom de Saint-Janvier de Blainville, en l’honneur du seigneur Janvier-Domptail Lacroix, et que dessert en 1846 le curé Charles Ducharme, de Sainte-Thérèse. Quand il y quelques années, on taille dans le Saint-Janvier municipal une autre municipalité, on lui donne le nom de Saint-Janvier de Lacroix. Dans les deux cas, on honore le seigneur et sa famille.

En 1846, Janvier-Domptail Lacroix quitte définitivement Sainte-Thérèse. On perd alors ses traces, mais personne ne semble le regretter. Il décède le 15 juillet 1856.

Les seigneurs Monk

Le 25 janvier 1846, Georges-Henri Monk, écuyer de Montréal, achète la seigneurie et s’installe à Sainte-Thérèse, au manoir Lacroix. Le recensement de 1861 indique que M. Monk a 38 ans et son épouse, 37. Ils ont plusieurs enfants dont deux doivent retenir notre attention : Henry et Arthur B.

Georges-Henry Monk décède à Montréal le 15 avril 1870 sans testament, et sa veuve est nommée par la Cour Supérieure tutrice légale de ses enfants. Dans la décennie 1880, la famille Monk jouissait d’une popularité certaine, et particulièrement la châtelaine, à cause de son entregent et de la bonté qui accompagnait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Son fils Henry, médecin et spécialiste dans les maladies de la gorge, pratiquait au manoir; les parents avec grande confiance lui confiaient la santé de leurs enfants.

La famille Monk laisse le manoir du Bas de Sainte-Thérèse en 1889. Des circonstances semblent l’exiger. Par ailleurs, le manoir commande d’onéreuses réparations. C’était une maison spacieuse, imposante par ses quatre cheminées, ses nombreuses fenêtres et son architecture des années 1820. Francis Bertrand, grand-père de Lionel Bertrand, auteur de ces lignes, rachète en 1889 le lopin de terre que la famille a vendu au seigneur Lacroix en 1826, et le tout redevient la propriété des Bertrand. Le manoir croule dans les premières années du 20e siècle. L’auteur se rappelle qu’au temps de ses études, il avait visité fréquemment les ruines; il restait encore le bas-côté du manoir où s’entassaient tant d’objets, trop rudimentaires pour servir encore, mais qui impressionnaient constamment. Et dans le bosquet, l’immense caveau qui servait en autres fins à l’entreposage des légumes. On le situerait au beau milieu du boulevard Labelle actuel, en face de l’ancien Cinéma Rose. Quand en 1938, on a construit l’imposante route en direction des Laurentides (elle passait auparavant par le village de Sainte-Thérèse), on dut, pour le détruire, recourir à de puissants béliers mécaniques et même à la dynamite; les maçons du temps avaient, semble-t-il, voulu lui donner une structure invulnérable.

Arthur B. Monk, de Cornwall, devient procureur légal de la succession en 1904. Fait à noter : M. G.B. Monk, d’Ottawa, le fils d’Arthur Monk, épouse vers 1920 Mlle Hélène Garth, fille de M. et Mme Albert Garth, de Rosemère. Par ce mariage sont réunies les familles de nos deux derniers seigneurs térésiens, les seigneurs Morris et Monk. Ils assistent avec intérêt en 1939 aux fêtes qui marquent le 150e anniversaire de la fondation religieuse de la paroisse de Sainte-Thérèse.

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